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Juin 23

Dragon

Après la naissance de MissT j’ai pris une décision difficile, celle de couper les ponts avec ma grand-mère maternelle.

Difficile pour moi, parce que je suis un cœur marshmallow. Ma grand-mère ça ne lui a fait ni chaud – ni froid de ne plus jamais avoir de nouvelles de moi ou de mes enfants.

Ma grand-mère ne m’a jamais apporté une seule goutte de tendresse. Elle voulait que je sois performante, la meilleure à l’école. Je me souviens du scandale familial déclenché par le choix de ma sœur d’étudier en filière pro et non classique, la honte de la famille. « Ne te marie jamais ! » me répétait elle à l’envi. Les hommes étaient pour elle des êtres répugnants, à qui il ne fallait pas accorder un regard, mais ce n’était pas du féminisme.

Ma grand-mère n’a jamais fait cuire un gâteau, elle ne nous a jamais mitonné un bon petit plat. Les déjeuners du mercredi chez elle c’était de la purée en sachet trop liquide avec du foie de veau trop cuit, puis un espèce de gâteau fourré au kiwi, le moins cher du rayon, parce que les produits périmés étaient moins chers. Il fallait avaler vite vite le repas afin de pouvoir nous remettre d’autant plus vite au travail, les leçons rabâchées des heures durant, des exercices de math à la chaine, pas de pause et notre mère qui quittait le boulot tard, si tard. Toutes nos journées de mercredi, jusqu’en terminale, nous les avons passées à « faire nos devoirs » avec ma grand-mère de 9h à 19h. Pour te dire, je m’étais inventé une passion pour l’informatique, ou des exposés afin de pouvoir m’échapper quelquefois, quelques heures.

Ma grand-mère ne m’a jamais apporté de plaisir, elle a toujours fait tout tourner autour de la performance. Je lui attribue mes échecs scolaires. Je ne veux pas me dédouaner d’avoir raté mes études, mais je sais que si elle n’avait pas poussé si fort pour que j’entre en filière scientifique (une aberration pour qui me connait un peu) j’aurais surement eu plaisir à étudier et aurais réussi.

Nos relations n’ont toujours tourné qu’autour de la performance et de la réussite.

Je ne sais pas si elle a été heureuse de la naissance de GumBoy, mais il était le premier de ses arrières-petits-enfants, elle l’a donc mis à la place de premier, se délectant de ses performances de bébé. La performance, toujours la performance. Elle l’appelait « mon p’tit lapin » mais il n’y avait rien derrière ces mots là.

A la naissance de MissT, ma grand-mère a été frappée d’un trou de mémoire soudain. Je l’avais appelé quelques jours avant pour lui présenter mes vœux pour la nouvelle année. On avait un peu discuté de ma grossesse. Par contre à partir du moment où j’ai accouché, blackout! Pas un coup de fil de félicitations, pas une carte, un courrier, rien, nada, queutchi!

Quelques jours plus tard, j’apprenais qu’elle ne comptais pas m’appeler puisqu’elle n’avait pas reçu de faire-part.

Les faire-parts n’étaient ni créés, ni imprimés, ni envoyés, j’avais un peu autre chose à foutre. En colère, je lui ai quand même envoyé un faire-part, en même temps que tout le monde, j’attends encore un merci, un félicitation, un fax, un télégramme, un signe …. rien.

Un an plus tard, je lui ai envoyé pour cadeau de Noël un calendrier de photos des enfants. Penses-tu que j’ai reçu un signe de vie ?

C’est à ce moment que j’ai pris la décision de couper la branche qui me reliait à cette femme. C’était trop, j’avais encaissé des années une grand-mère dragon, il était désormais hors de question de transmettre cet héritage à mes enfants. Au diable les convenances et le respect des anciens. En 32 ans ma grand-mère m’avait plus souvent fait pleurer que rire. Elle m’avait fait découvrir toutes les couleurs de la tristesse, j’ai abandonné. She was dead for me. 

Ça a duré 2 ans.

Deux ans pendant lesquels j’ai oublié tout doucement ma tristesse. Pendant lesquels j’ai profité de mon adorable grand-mère paternelle et de la délicieuse grand-mère de DrumMajor, je découvrais enfin la joie d’être une petite fille choyée, heureuse de parler amour et petits secrets de famille. Ça a duré jusqu’à récemment qu’on m’annonce que ma grand-mère dragon est malade, qu’elle devient sénile, que ses semaines sont comptées. Je m’étais promis de ne plus jamais pleurer pour elle.

Aujourd’hui, ma seule envie est de soutenir ma maman à moi dans cette épreuve, parce que si ce dragon est ma grand-mère, ce dragon est SA mère à elle. Alors je l’écoute patiemment me raconter au téléphone l’état de santé de ma grand-mère, je veux lui montrer que je suis là pour elle.

Mais revenir en arrière, jamais !

Au risque de paraitre pour une garce insensible ou un cœur de pierre, jamais je ne renouerai le contact avec cette femme qui n’a jamais aimé qu’elle même. Je ne veux pas aller la voir, je ne veux pas lui écrire. Ma mère a beau me narrer que ma grand-mère demande de mes nouvelles ou des nouvelles des enfants, j’ai tendance à ne pas le croire. 

Ma grand-mère va surement mourir, mais cette fois mes larmes ne couleront pas pour elle.

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